lundi 26 janvier 2015

Touba et Mbacké, quatre ans de métamorphose

Le Monde et Libération publient à 4 ans d'écart un reportage semblable sur Touba, la capitale sénégalaise des mourides, à l'occasion du Magal. Mbacké n'est plus un refuge, les cinémas y ont fermé, toutes les femmes ont fini par se voiler... Le contraste est saisissant.

Le Monde, 13 décembre 2010:
La nuit tombe sur Dakar. Mais la ville ne s'assoupit pas. Bien au contraire. Les “cars rapides”, de vieux mini-bus repeints en jaune et bleu sont pris d'assaut par des Sénégalais de tous les âges. Des enfants montent sur les toits. Des femmes avec leur bébé sur le dos s'accrochent à l'arrière des véhicules bringuebalants. Personne ne veut rester en rade. Ceux qui n'ont pas trouvé place sur les “cars rapides” marchent à côté des véhicules qui répandent une fumée noire et nauséabonde dans la nuit étoilée.

Les marcheurs vont presque aussi vite que les véhicules, tellement la circulation est difficile. Ils suivent la noria de cars, de camions et de voitures. Tout le monde donne l'impression de quitter la ville en même temps. Et pourtant il ne peut s'agir d'une guerre. D'un exode. Bien au contraire, l'ambiance est joyeuse. Festive. Un joyeux bazar. Chaque année au moment du magal de Touba - la grande fête de la confrérie mouride - la même frénésie recommence.

Les fidèles doivent suivre le commandement de leur marabout, de leur grand calife. Il faut se rendre, si leurs finances le permettent, dans leur ville sainte. Ils viennent du monde entier. De Paris, de New York, de Milan. Et bien sûr et surtout de Dakar. Pendant le magal de Touba, la capitale sénégalaise – peuplée d'ordinaire de deux à trois millions d'habitants – se vide.

Tous les Sénégalais ne sont pas mourides. Cette confrérie représente 35 % de la population. Mais elle exerce une influence croissante sur le pays. “Leur poids économique est très important, notamment dans le domaine des transports. Quand les mourides ne travaillent pas, il n'y pas presque plus de transport au Sénégal”, souligne Mamadou Wane, un commerçant dakarois.

Touba, la ville sainte des mourides, est située à deux heures de route de Dakar. Et cette cité fait de plus en plus figure de grande rivale de la capitale. Sa croissance est spectaculaire. Elle a vu le jour en pleine savane, dans une région très chaude, loin des côtes. Elle s'est développée autour d'une immense mosquée achevée en 1964. Aujourd'hui, Touba compte plus d'un million d'habitants contre 300 000 en 1993. Chrétiens ou musulmans, autres que des mourides, fréquentent peu cette ville. Même s'ils y sont les bienvenus.

Touba ne ressemble en rien au reste du Sénégal, un pays où règne un climat d'assez grande permissivité. Ici, le visiteur doit s'arrêter à un barrage situé à l'entrée de la ville. Les calèches tirées par des ânes ou des chevaux font la course avec les voitures, de vieilles Peugeot poussives ou des Mercedes flambant neuves. À Touba, la plus grande richesse côtoie l'intense misère.

À l'entrée de la ville, la police du calife des mourides vérifie le contenu des véhicules. Passées les portes, l'atmosphère austère règne. L'alcool est prohibé. De même pour les cinémas. La voix et la musique dansante du chanteur Yousou N'Dour, qui rythment la vie du reste du Sénégal, ne se font pas entendre. En lieu et place, on entend les chants religieux, diffusés par haut-parleurs.

Spectacle si familier en Afrique, le football est ici interdit. Pour justifier cette décision, des habitants de Touba expliquent : “Ce sport a été inventé par des juifs qui jouaient avec la tête d'un descendant du Prophète.” Même la cigarette et les jupes ne font pas partie du paysage urbain.

A Touba, toutes les femmes ne sont pas voilées, loin s'en faut. Au Sénégal, mouride ou pas, on ne plaisante pas avec les canons de la beauté. Dans ses mémoires, Nelson Mandela, grand amateur de beauté féminine, explique que les Sénégalaises sont les femmes les plus élégantes d'Afrique. Quoiqu'il en soit, elles mettent un point d'honneur à être à la hauteur de leur réputation. Même dans les pires bidonvilles du pays, des jeunes femmes déambulent dans des tenues impeccables, tels des mannequins venus d'ailleurs pour un défilé de mode improvisé.

Touba n'est en rien une ville sage. La circulation est des plus chaotiques. Le code de la route est souvent ignoré : des calèches et des voitures roulent dans la file de gauche. En réalité, l'incivisme est d'autant plus grand que les représentants de l'État n'ont pas droit de cité dans la ville sainte. Les talibés (disciples) du calife sont chargés du service d'ordre. Pour répondre aux cas de force majeure, une gendarmerie a été installée en périphérie. À la question du nombre de gendarmes en poste, le commandant répond que “le chiffre est top secret”! En fait, elle compte à peine une trentaine d'hommes. Et aucune intervention à Touba ne peut se faire sans l'accord du calife. Chef religieux tout puissant devant lequel le chef de l'État lui-même se prosterne.

Avant les élections, Abdoulaye Wade fait d'ailleurs bénir ses candidats par le “grand marabout” mouride. Interrogé sur les pouvoirs réels de la gendarmerie, un magistrat sénégalais affirme qu'ils sont minimes. “Si le commandant de la brigade spéciale déplaît au marabout, au grand calife, il est immédiatement révoqué. Ils le savent et se tiennent à carreau !” Un juge d'instruction dakarois souligne que des conflits, parfois violents, se multiplient à Touba. “Dans cette ville, il n'existe aucun titre foncier.

Il suffit qu'un chef religieux donne une terre à un disciple pour que celui-ci se considère comme propriétaire. Parfois, des marabouts rivaux offrent la même propriété à plusieurs personnes.” Des Sénégalais qui n'appartiennent pas à cette confrérie trouvent qu'elle a trop de privilèges : “À Touba, les mourides ne paient aucun impôt. Ils font de l'import-export et ne sont soumis à aucune taxe. Ils pratiquent une concurrence déloyale tout en bénéficiant des infrastructures payées par tous les Sénégalais”, s'emporte Hassan, un habitant de la région qui n'appartient pas à cette confrérie.

L'austérité de Touba ne convient pas à tous les mourides. Loin de là. “Bon nombre d'entre eux ont pris l'habitude de faire de temps à autre un tour à Mbacké, la ville voisine”, m'explique avec le sourire un habitant de Touba. À Mbacké, l'ambiance change du tout au tout. Des cinémas projettent des films d'un genre pas très religieux. Avec des fouets et des femmes très court vêtues. Les affiches sont visibles depuis la route. “Du moment que tout ça se passe hors de Touba, personne ne s'en offusque et puis c'est bon pour le commerce et la décompression”, m'explique un habitué des lieux.

Nouveau venu dans la ville, un chauffeur de taxi, avoue sans ambages qu'il a rejoint la ville sainte pour s'enrichir : “Ici, je ne paie pas de patente. Et mon marabout m'a donné une terre. On ne paie même pas l'eau.” Seul bémol, les mourides doivent reverser une importante “dîme” à leurs chefs religieux.

Mais le mouridisme fait d'autant plus d'adeptes que ses disciples savent que leur mouvement a le vent en poupe depuis l'accession au pouvoir de l'un des leurs, le président Abdoulaye Wade, en 2000. Moustapha Cissé Lo, l'un des chefs religieux en charge des finances de Touba, fait bien volontiers visiter aux journalistes la suite où le président Wade vient passer ses week-ends. “Depuis que Wade est au pouvoir, on se sent enfin compris”, précise-t-il.

Pourtant, les relations étroites entre le président et sa confrérie irritent beaucoup de ses compatriotes. “Les autres Sénégalais ont l'impression d'être traités comme des citoyens de seconde zone. Et ils pensent que les principes de la laïcité sont remis en cause. Le président a tort de jouer cette carte confrérique. Les mourides sont puissants économiquement. Mais ils ne sont pas majoritaires au Sénégal. Le président ne doit pas l'oublier, s'il veut être réélu. Notre pays est une démocratie”, estime Souleymane, un magistrat en poste dans la région de Touba.

À quelques kilomètres de là, les tidianes, l'autre grande confrérie du pays, possèdent eux aussi leur ville sainte. Mais à Tivaouane, le climat est différent. Au centre de la ville, le visiteur croise une gendarmerie et un Palais de justice.
“Nous les tidianes nous sommes favorables au concept de laïcité. Pour nous, certaines prérogatives – telles que la justice et la police – doivent rester de la compétence de l'État.”

Dans cette ville, l'on ressent beaucoup moins l'influence de la religion qu'à Touba. Les symboles de l'État sont bel et bien mis en évidence. Des écoles de la République, surnommée ici “écoles françaises”, car l'on y enseigne la langue française. Et aussi parce qu'elles sont perçues comme porteuses des valeurs de la culture occidentale.

À Touba, c'est la langue wolof qui règne presque sans partage. Il n'est pas toujours aisé d'y trouver quelqu'un qui manie bien la langue de Molière. Même la construction d'"écoles françaises" a été refusée. Seules les écoles coraniques sont admises dans la ville.

Le “climat” est différent à Tivaouane. “Plus ouvert, moins austère”, me dit un autre habitant de la ville. Pourtant, tout n'est pas permis à Tivaouane. Les chrétiens n'ont pas obtenu l'autorisation d'y construire une église dans la ville. Une autorisation refusée récemment. Alors même que 10 % des Sénégalais sont chrétiens.

Une ambiance relativement décontractée règne jusque devant la grande mosquée de Tivaouane. Des hommes discutent tranquillement à l'ombre des frondaisons, à deux pas de leurs voitures, des Peugeot rutilantes. Tandis qu'une jeune élégante passe en marchant avec nonchalance et élégance devant la mosquée. La tête presque nue, tant son voile est discret, le port altier se déplace de façon à mettre en valeur ses chaussures à hauts talons et sa robe moulante. La belle se plaît à faire tourner les têtes. Fière d'être l'une des femmes les plus élégantes de la ville. Personne ne semble choqué par sa tenue vestimentaire “sexy”. À Tivaouane beaucoup de femmes ne portent pas le voile. Les jeans moulants et les tailles basses sont portés par les jeunes filles.

Tout semble aller de soi dans cette ville tranquille au charme discret. A la sortie de la ville, le propriétaire d'une boutique qui diffuse les chants religieux “à fond” n'est pas un “fanatique” essayant de faire du prosélytisme. Il veut juste attirer l'attention sur ses marchandises. Il s'agit seulement d'une technique de marketing. Outre les cassettes de chant religieux, il propose une multitude de DVD. Les derniers James Bond et l'oeuvre presque complète de Sylvester Stallone. Même l'agent 007, Rambo et Terminator ont droit de cité dans la ville sainte. À deux pas des cassettes de chants religieux.

Rien à voir avec le climat qui règne dans d'autres capitales religieuses du monde musulman. Un fidèle qui s'apprête à faire ses ablutions avant d'entrer dans la grande mosquée explique avec un regard malicieux : “Belle leçon de tolérance à la sénégalaise.”

Pierre Cherruau


Libération, le 25 janvier 2015 :

Amoins de 200 km de Dakar, au Sénégal, deux villes cohabitent, contiguës et opposées : Mbacké l’impie et Touba la sainte, dite «La Mecque de l’islam noir». Un nom qui prend toute son ampleur lors du Grand Magal («célébration» en wolof), le 18 du mois Safar de l’hégire. Chaque année, au gré du calendrier lunaire, le Magal célèbre le départ en exil, en 1895, de cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur de la confrérie soufie des mourides, que le pouvoir colonial français a longtemps considéré comme une menace.

Le dernier Magal a eu lieu le 11 décembre. Comme chaque année, Touba est passé de 700 000 à 3 ou 4 millions d’habitants. Une foule qui vient du monde entier, puisque les mourides, traditionnellement cultivateurs d’arachides, ont quitté leurs terres pour travailler dans les transports, la téléphonie et le commerce, y compris à l’étranger, aux Etats-Unis et en Europe. Aujourd’hui, la confrérie représenterait environ 35% des 13,5 millions de Sénégalais. Quand on sort de l’aéroport de Dakar, on emprunte d’abord 34 km d’une autoroute quasi déserte jusqu’à Diamniadio. Ensuite, c’est la nationale et les «cars rapides» - d’antiques minibus hauts sur roues - qui foncent dans le noir. Sur les carrosseries, des peintures et inscriptions porte-bonheur : «Alhamdoulilah», «Talibé, cheikh», «Serigne Ahmadou Bamba». L’un des préceptes phares de ce mystique musulman : «Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, prie comme si tu devais mourir demain.» Ici, c’est plutôt : «Conduis comme si tu ne devais jamais mourir.» Des scooters dépassent des vélos, des charrettes tirées par des chevaux ou des ânes. Mais tous les chemins et tous les moyens de transport mènent à la grande mosquée de Touba, la plus imposante d’Afrique, après celle d’Al-Azhar au Caire, en Egypte.

A l’entrée de la ville, une arche de béton peinte en vert marque l’amorce d’un bouchon monstre, et le début des interdits. Ici règne la loi des chefs religieux traditionnels, les marabouts. Chaque talibé (disciple) et sa famille choisissent de s’en remettre à un cheikh, qui les guidera dans leur vie quotidienne aussi bien que spirituelle. Au sommet de cette hiérarchie, le calife général des mourides, Sidy al-Mokhtar Mbacké depuis 2010. C’est l’un de ses prédécesseurs, Abdoul Ahad Mbacké, qui avait décrété, en 1980, dans une lettre au procureur de la République du tribunal d’instance de Diourbel, la prohibition sur son territoire «de l’ivresse, de la vente et de la consommation d’alcool, de tabac, de drogue, notamment le yamba [cannabis, ndlr], des jeux de hasard, de loterie, des vols et recels, des tam-tams, musiques de danse et manifestations folkloriques», ainsi que «tout ce qui est contraire à l’islam» - ce qui inclut de fait le cinéma, le football et le port du pantalon.

Alors que le Sénégal s’est converti de longue date au skinny taille basse, durant le Magal, pas moyen de porter un jean à Touba, y compris pour l’Occidentale de passage. Jupe longue et voile requis ; épaules, bras et chevilles hors de vue. Dans la rue, des hommes appartenant au dahira («cercle») Safinatoul Aman, sorte de brigade des mœurs de la ville, alpaguent les femmes dont la tenue requiert selon eux ajustement. Les belles se donnent pourtant bien du mal pour contourner ce dress-code : boubous chatoyants et hyper moulants, hijabs transparents ou richement brodés, maquillage savant et ongles hautement picturaux. Le Magal a des airs de grand défilé en costume traditionnel, à mi-chemin entre le paseo espagnol et les circonvolutions autour de la Kabaa, à La Mecque.

Tout reste pourtant bien plus pudique que le décolleté qu’exhibe Aby (1), la trentaine fatiguée, en ce samedi de janvier à Mbacké. Elle est assise dans un coin de l’hôtel Baol - le seul de la ville - à côté d’une autre femme. Toutes deux pianotent sur leur téléphone, au milieu de la nuit, dans cet endroit désert. Une bonne heure de palabre avec de potentiels clients, et la question du «cadeau» - 20 000 francs CFA la passe (30 euros) - finira par être abordée en wolof par la seconde femme, plus jeune et vêtue d’une jupe et d’un haut ajusté traditionnels.

Aby vient de Gambie : «J’achète des vêtements là-bas et je viens les vendre au Sénégal. Je loue un local de quatre pièces, ici, à Mbacké.» Et elle sous-loue ensuite «à des hommes qui habitent Touba et travaillent dans le coin. Ça leur permet de venir se reposer». Si la location d’une garçonnière à quelques kilomètres du domicile conjugal est un luxe réservé aux nantis, les allers-retours entre Touba et Mbacké pour boire une bière ou fumer une cigarette sont une pratique assez répandue.

Au Sénégal, le tabac est généralement vendu conditionné, dans des boutiques. Mais à Mbacké, les clopes s’achètent à l’unité sur un bout de trottoir. 50 francs CFA la Marlboro, 10 francs la «ficelle» de roulé. Durant le Magal, à deux pas de l’arche où est accroché un panneau «Touba la sainte, ville sans tabac», les marchandes ne chôment pas. Dans la cité mouride, se faire contrôler en possession d’un paquet de cigarettes constitue un délit. Les fumeurs viennent alors s’en griller une ou deux dans les rues de Mbacké, avant de repartir pour Touba.

Pareil pour boire un coup, même si on est loin de l’image de ville de débauche que Mbacké avait il y a quelques années encore dans toute l’Afrique de l’Ouest. C’est après l’interdiction de 1980 qu’elle avait acquis cette réputation. Trente-cinq ans plus tard, ça a bien changé. Lors du Magal, il faut se laisser guider dans Mbacké par des jeunes jusqu’à une maison dont la cour est aménagée en bar clandestin. Quelques sièges en plastique, une petite table bancale, des filles en jean qui proposent de la vodka, du whisky ou de la Royal Dutch en 50 ml. Réclamer quelques cacahuètes à grignoter - au pays de l’arachide - passe pour un caprice de toubab («blanc»). Des hommes seuls boivent sans plaisir. De petits groupes sont aimantés par la télévision qui diffuse en boucle des khassaïdes - ces poèmes composés par Ahmadou Bamba à la gloire du Prophète -, déclamés vingt-quatre heures sur vingt-quatre en de longues intonations gutturales dans des cercles de chant.

Ce samedi soir, le N’Galam, unique boîte de nuit de la ville, est fermé. Dans un autre bar, une poignée d’hommes se retrouvent, sous la lumière cireuse d’un néon. Des ordures se mêlent à la poussière. Du Don Garcia (un vin rosé tunisien en brique), des fioles en plastique de whisky et de vodka, de la bière à 8,5° : la carte low-cost est à l’image de la déco. «Je viens ici car, à Touba, c’est impossible, même pour une bière», dit l’un des clients. Cela dit, remarque-t-il, la prohibition s’étend aujourd’hui aussi à Mbacké. Les autres clients sont venus de Saint-Louis, ce sont des Baye Fall, du nom de cheikh Ibrahima Fall, l’un des disciples les plus influents d’Ahmadou Bamba, qui créa un ordre de moines errants. Autour du cou, ils ont des colliers d’énormes perles de bois, dont les pendentifs démesurés reproduisent une photo du prédicateur et une autre de son illustre lieutenant. Des images qu’on retrouve peintes dans la ville sainte sur les murs et les voitures, ou accrochées dans les échoppes, en écho au slogan «Bamba partout, Bamba merci».

Seule perspective festive de cette soirée de janvier : une fête de Noël après l’heure, «donnée par des chrétiens» - il y a une église à Mbacké, quand Touba revendique 543 mosquées. Une dizaine de personnes dansent, femmes en minirobe et canettes de bière discrètement posées au pied des chaises.

Retour au côté d’Aby, au Baol, où il est possible, pour les habitués, de louer une chambre pour deux heures. Mais où est passé l’esprit de la bringue ? En 2010, personne se semblait s’offusquer des affiches de cinéma SM placées en bord de route à Mbacké. «Il y a quelque temps, c’était permis, il y avait des débits de boisson, de la prostitution, mais les autorités mourides ont demandé de nettoyer la ville», explique un journaliste de la radio locale. Et si quelqu’un désobéit ? «Il sera amené au poste et aura une amende», répond, laconique, M. Dieng, agent de permanence au commissariat de Mbacké. A Touba, la police et la justice dépendent de comités de vigilance, placés sous l’autorité directe du calife général des mourides. Idem pour la gestion foncière : c’est Sidy al-Mokhtar Mbacké, 86 ans, qui détient le titre de propriété de la ville. Il distribue donc la terre à ceux qui la demandent, à condition qu’ils s’acquittent d’une dîme conséquente et œuvrent au développement de la communauté. Une consigne respectée, puisque le recensement officiel a dénombré 200 000 habitants supplémentaires à Touba entre 2002 et 2013.

Le calife administre la ville à sa manière : dans la cité sainte, on ne paie ni impôts, ni taxes, ni factures d’eau, il n’y a pas de frais de patente pour les taxis. Pas non plus d’«école française» (mais uniquement des madrasas, les écoles coraniques), de restaurants, de cafés ou d’hôtels. Les visiteurs sont hébergés chez l’habitant. Durant le Magal, les familles riches peuvent accueillir plus d’une centaine d’invités, nourris de tiébouyap (riz, légumes et viande en sauce) et autres plats de cérémonie. Pour l’édition 2014, la sécurité publique a annoncé l’interpellation, entre le 2 et le 10 décembre, de 10 personnes pour détention, usage et trafic de «chanvre indien», ainsi que 19 cas d’ivresse publique manifeste. Une paille, compte tenu de l’affluence.

A l’origine distantes de 7 kilomètres, Touba et Mbacké se touchent aujourd’hui. «Dans dix ou quinze ans, il est probable que Touba aura englobé Mbacké», estime le policier Dieng. Les mourides ne cachent pas leur ambition : rivaliser, un jour, avec Dakar. Mauvaise nouvelle pour les noctambules.

(1) Le prénom a été changé.

dimanche 6 avril 2014

nuage

un nuage qui s’avance
dans le ciel d’azur.
une dernière danse,
et ma démesure.

je vois un pied de géant,
percé par une flèche
qui disparait dans l’océan.
et l’écume l’assèche

mais arrive le mistral,
et le colosse se déchire.
il était fort et pâle...
mort en un soupir.

vendredi 13 décembre 2013

le marin


les vagues chantent
ce beau refrain mais
la houle est monotone

le marin se languit
frète un canot galant
qui vogue bien

grisé par la route il
hume les embruns épars
l'art ou l'espoir

intrépide et nonchalant
trépigne et son chaland
l'attend
le cygne déploie ses ailes
le marin résiste puis cède
et ploie, sans elles

la diane des frimas
l'éveille et il rit
de l'océan prêcheur

fi des marées du chaland
lui va trouver
les cocagnes au loin

merveilleux mirements d'or
et de myrrhe menteurs
le vertige enjôle

traversée solitaire
hardi vers l'horizon
esseulé, s'y perd

dangereux écueils
remémorés et
cueille des joies enfouies

entre les gouttes
le vent cingle
il songe à la houle

héros des soupirs
érodé sous les impacts
de l'accablant ressac

mais les vagues bercent
l'heureux qui voit
le reflet des étoiles

déferlent les lames
le canot vacille
défaire les larmes

rêves d'éden
mais la mer est dépeuplée
implore la grève

qu'il va retrouver
barrer pour rejoindre
le cœur de ses pénates

sillage inconstant
soulage l'inconscient
mais aussitôt l'abime

s'agite et darde
un long poignard
d'écume et de sel

abasourdi
le marin nage et maudit
l'or et la houle

respire enfin,
puis coule.

lundi 14 octobre 2013

La crise du français


Crise de mots, notre langue s'alanguit. Le français s'effrite en France, et le Québec est finalement le dernier bastion de la résistance. De notre côté de l'Atlantique, les anglicismes triomphent dans les médias, les conversations et même les cours magistraux, sans que personne n'y trouve à redire. C'est plus cool et plus hype d'employer des mots un peu trendy. On saurait le dire autrement mais après tout, pourquoi défendre cette langue qui décline sous les assauts de la mondialisation ? On la malmène avec ingratitude en l'espérant suffisamment solide pour résister aux coups de burins qu'on lui inflige jour après jour. Le législateur a abandonné sa protection depuis bien des années, la priorité est ailleurs, mais c'est le français qu'on assassine par négligence. Les slogans fleurissent en anglais tandis que leurs traductions sont camouflées à la verticale le long des astérisques, et personne ne s'offusque de voir un pan majeur de notre culture et de notre identité se faire progressivement engloutir par l'hégémonie mondialisée de la nouvelle langue commune.

C'est inéluctable, clament les indifférents, seuls les réactionnaires font de la résistance ! Le français n'a plus grand sens à l'heure de l'omniprésence des échanges internationaux qui ne font aucun cas de son existence, d'ailleurs, seuls ces vieillards de l'Académie y tiennent encore.
Néanmoins, si le développement de l'anglais dans notre société − que plus personne ne refuse − est inéluctable, l'humain est polyglotte et rien n'exige la désagrégation d'une langue pour en parler une deuxième. Protéger la notre ne nécessite pas d'écarter la pratique, ailleurs et quand le contexte s'y prête, d'autres idiomes plus universels. Reconnaitre l'utilité et la légitimité de l'anglais ne peut se faire au détriment du français, constitutif de notre identité et incroyable héritage de notre histoire.

Le protéger ? C'est absurde, clament les mondialistes, une langue évolue et le français serait bien inspiré de faire de même plutôt que de tenter de se réfugier dans son Littré.
Mais évoluer en assimilant des mots anglais superfétatoires, c'est régresser. Évoluer en dispatchant alors que les francophones répartissent depuis des siècles n'apporte rien au discours mais sape méthodiquement la richesse de notre vocabulaire pour le seul bénéfice égoïste de paraitre, à tort, dans le vent. Refuser de parler de premier job en lieu et place du premier emploi n'est pas le marqueur d'un terrifiant fanatisme, et devrait au contraire rester une évidence tant l'usage de l'anglais dans ce contexte fait peu de sens. Travail, métier, boulot, poste, le français dispose de toutes les nuances nécessaires pour exprimer finement la notion, et pourtant les intervenants ne craignent plus de plonger avec enthousiasme dans l'océan des anglicismes surréalistes. Nous devons relever des challenges mais jamais de défi, organiser des briefings au lieu de réunions, dans lesquels on donnera des pitchs plutôt que des discours ou des résumés et qui verront la création de taskforces au lieu d'équipes, qui elles-mêmes fourniront des feedbacks car les retours n'ont plus la côte, avant de checker que tout a été vérifié et de rechercher des sponsors sans doute plus généreux que les parrains ou les mécènes. Les professeurs parlent de leurs slides en laissant planches et diapos dans le placard des mots que l'on n'ose plus prononcer sans bien savoir pourquoi, les commentateurs sportifs nous vantent les mérites de tel ou tel coach pas encore lassé d'entraîner son team, les sites de vente à distance nous invitent à parcourir leurs shops bien achalandés. Peu s'émeuvent du ridicule de ces emprunts qui disposent tous d'équivalents parfaitement éprouvés, ni des dommages que cette intrusion du franglais dans notre quotidien provoque sur notre vocabulaire.

Un vocabulaire obsolète, clament les technophiles, le monde évolue et seul l'anglais suit la tendance.
Bien entendu, le bouleversement radical de nos modes de vie et du monde qui nous entoure se traduit par une révolution lexicale, source de nouveaux défis pour les langues qui doivent s'y adapter. Quelques académiciens tentent bien de proposer de nouvelles expressions, mais c'est un combat qui ne se mène pas seul. La fronde menée par les médias et les internautes contre les propositions de l'Académie − dont l'honnêteté nous pousse à reconnaitre qu'elle ne fut pas toujours très inspirée, cibles faciles de l'ironie mordante dont sont friands les citoyens du XXIe siècle, a réduit à néant des efforts pourtant valeureux. S'il est facile de tourner en ridicule l'apparition du « babillardage » pour évoquer les discussions instantanées, l'exemple emblématique de l'ordinateur (terme créé par IBM France en 1955) prouve que de nouveaux mots en apparence incongrus peuvent être adoptés, si la société accepte d'en faire l'effort et d'abandonner sa défiance instinctive à l'égard de la défense d'une de nos composantes culturelles. Or il devient difficile de faire reposer sur cette entité de plus en plus diversifiée une telle responsabilité, qui requiert une volonté commune et affirmée de préserver notre langue.

En effet, la multiplication des publicités et des enseignes en anglais conduit à l'appauvrissement du français, étiqueté implicitement comme vernaculaire par des publicitaires avides de culture américanisée, et à la sape de son statut de joyau culturel. La ringardisation progressive de notre idiome est encouragée par l'œuvre méthodique des agences de communication qui ont fait de la recherche d'un slogan en anglais la condition sine qua non d'une campagne réussie, persuadées qu'il s'agira d'une recette imparable pour séduire le consommateur influençable. Quick loue l'effet « pepper » de son nouveau hamburger au poivre, Orange dépense des centaines de milliers d'euros pour répandre ses « open » sur fond noir, Nissan nous propose des voitures « urbanproof » et Samsung des téléphones « designed for humans », Philips vante son « sense and simplicity », Go Sport fidélise ses clients avec sa carte « FeelGood », la SCNF et Monoprix avec la carte « S'Miles », SFR commercialise des forfaits « Connect », « MyTF1 » permet de regarder la première chaine en live (pas en direct) tandis que M6 diffuse « The Voice » et que NRJ est la radio « hit music only ». L'ensemble de ces organismes nous invite à « liker » leur page Facebook bien que l'entreprise de Mark Zuckerberg l'ait transformé en « j'aime » il y a quelques années. La surenchère de l'anglicisme contamine la sphère publique en étant parfaitement déconnectée de toute réalité, si ce n'est la volonté acharnée de vouloir se positionner dans l'air du temps quitte à fixer la direction dans laquelle le vent souffle.
Comment demander à la société de défendre le français pendant que la vie publique − publicité, médias, enseignement, … − s'acharne à déconstruire méthodiquement son statut et organise, pas par pas, sa désacralisation ?

Le législateur est à présent le dernier à pouvoir enrayer ce déclin. La loi Toubon de 1994, en partie censurée par le Conseil Constitutionnel suite à un recours politique plus qu'idéologique de l'opposition, défendait un certain nombre d'idées majeures pour protéger notre langue. Son esprit mériterait d'inspirer un nouveau texte plus à même de préserver efficacement l'utilisation du français, en imposant son usage lorsque les termes adéquats sont disponibles. Pas par « regret d’une France défunte, imposant sa langue par sa puissance coloniale, impériale, diplomatique, économique » comme le dénonçait avec virulence Edwy Plenel à l'époque, mais simplement parce que le français est une des clefs de voûte de notre culture et de notre patrimoine, qui doit être protégé au même titre.
L'exemple de la loi 101 au Québec permet de jauger l'efficacité de telles mesures. Entre autres dispositions, elle a notamment permis de redonner un visage francophone à Montréal ces dernières décennies. Malgré des régressions récentes (qui ont poussé la nouvelle première ministre Pauline Marois à annoncer sa réforme), les villes québécoises ont retrouvé des devantures et des publicités en français, qui contribuent à préserver la place de notre langue dans l'espace public et dans la société. Les « cafés Starbucks » et autres « Poulet Frit Kentucky » font partie intégrante du paysage, sans que les enseignes ni les consommateurs ne soient lésés d'une quelconque façon. En revanche, la population est bien moins soumise à l'anglicisation de son milieu de vie et préserve de façon beaucoup plus naturelle l'utilisation du français.

Il serait judicieux de se poser les mêmes questions au sein de nos frontières et de réfléchir aux réponses concrètes qui pourraient leur être apportées. La désagrégation de notre langue, qui finirait par devenir un appendice marginal de l'anglais alors qu'elle influença au moyen-âge près d'un tiers de son vocabulaire, n'est pas une fatalité.
En attendant, il est aisé de peser ses mots, sans sombrer dans la caricature, plutôt que d'emprunter par commodité et banalité un vocabulaire anglais inapproprié. Les équivalents, nombreux, ne demandent qu'à être dépoussiérés par leur bon emploi. Entendez-les !

mercredi 19 décembre 2012

Le 4e bataillon de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr


Un point crucial de mon passage à la Courtine, qu'il me tient à cœur de mentionner, fut la découverte du rendez-vous des couleurs. En effet, se rassembler pour assister au lever du drapeau et chanter la Marseillaise était un aspect de la vie régimentaire que j'ignorais mais qui me séduisit immédiatement. En bravant le froid, la bise, nous étions toujours fidèles au rendez-vous et cette constance me permit de comprendre l'essence même de l'engagement militaire, perpétuel, ne souffrant aucune dérogation. Je n'avais jamais assisté à une telle manifestation de patriotisme et je m'émus immédiatement.

La veille de notre départ, tous les élèves amenés à se rendre à Coëtquidan furent rassemblés par sections pour se familiariser avec leurs nouveaux cadres. Les sections de La Courtine étaient préservées − dans l'esprit de cohésion qui caractérise si bien l'armée, et je me retrouvai ainsi uni avec mes camarades pour franchir cette nouvelle étape. On nous prodigua quelques conseils ainsi qu'une liste d'objets à nous procurer pour préparer au mieux notre passage au 4e bataillon.
Malheureusement, le capitaine B. vint me trouver le soir-même pour m'annoncer ma radiation de cette section et je me trouvai désemparé, car le capitaine ne connaissait ni les raisons de cette décision ni ma nouvelle affectation, mais savait que je serais désormais séparé de mes amis et seul dans l'adversité.

Le dimanche soir, je me retrouvai donc avec des inconnus. Je comptai au départ demander à réintégrer ma section initiale, mais décidai finalement de me dépasser en repartant de zéro dans un contexte hostile. Commencèrent alors deux mois et demi uniques et inoubliables, remplis d'aventures et de péripéties insondables que je n'aurais pu imaginer quelques mois auparavant.
J'ai rapidement noué des liens avec mes nouveaux camarades que je n'ai pas regretté d'avoir troqué contre ceux de ma section précédente, malgré mon appréhension initiale. Ils se révélèrent effectivement plus amicaux et plus investis dans leur passage aux écoles.
Notre formation commença de manière étonnante avec des cours théoriques un peu nébuleux, donnés par des formateurs manquant parfois légèrement de méthodologie. La présence des saint-cyriens à nos côtés, épuisés par leur bahutage intensif et leurs nuits humides, était pittoresque mais n'incitait pas à l'attention puisqu'ils profitaient de ces intermèdes pour récupérer de leurs trop courtes nuits en y développant la pratique de la sieste. Néanmoins, dans l'ensemble, les notions abordées étaient très clairement exposées et nécessaires à notre apprentissage du commandement. En effet, comment être crédible auprès des soldats du contingent sans être familier avec les bases du métier et du droit ? Comment vouloir être un chef sans être soi-même un modèle, et donc sans apprendre à le devenir ? Les nombreux cours théoriques nous permirent de nous forger une conscience militaire et de faire corps avec les problématiques parfois saisissantes du métier. Le savoir-vivre, le droit des conflits armés, le cadre législatif, autant d'éléments indispensables pour acquérir une solide légitimité. Il était absolument primordial de se familiariser en profondeur et en détails avec le fonctionnement de l'armée, et je regrette que nombre des autres élèves officiers n'ait pas eu la lucidité de comprendre cet impératif. La présentation du parcours des EVAT et des sous-officiers fut un exemple frappant : là où mes camarades et moi prenions des notes pour ne rien manquer des subtilités de leurs complexes carrières, d'autres se permettaient de bayer aux corneilles.
Certaines matières étaient moins adaptées que d'autres au public particulier que nous formions. Il ne fut pas d'une extrême productivité de suivre un cours technique sur le fonctionnement des appareils 4G alors que l'instructeur ne semblait pas comprendre les principes de base d'une communication radio, mais celui-ci fit de son mieux et nous prouva par la même occasion qu'il était possible de devenir formateur en partant de rien, formidable témoignage d'espoir sur les possibilités de reconversion. La discipline des cours nous permit de prendre conscience de la valeur du silence et de l'importance de l'écoute pour témoigner du respect à l'intervenant.

L'omniprésence du sport à rythme soutenu m'a permis de me construire une musculature solide et à l'épreuve des activités proposées. Je suis ainsi devenu, à force de travail et d'entraînement, beaucoup plus à même de tirer ma section vers le haut en devenant de fait « serre-file » à de nombreuses occasions. Sans être un coureur né, j'ai réussi à me dépasser et à atteindre mes limites, en améliorant mes performances respiratoires et physiques. Je suis devenu plus à l'aise en course et en grimper de corde, et sans parvenir à atteindre les sommets de ma section, j'ai tout de même accompli des progrès impressionnants qui m'ont donné grande satisfaction.
D'autre part, la pratique du sport au sein de la section, exigeante mais ludique, nous a permis de renforcer nos liens et de souder notre camaraderie par le refus inconditionnel d'abandonner ceux qui éprouvaient le plus de difficultés. Cette solidarité indéfectible s'est confirmée au cours d'une séance de sport « punitive ». Plusieurs d'entre-nous se sont mis à pleurer de douleur dans l'effort, avant d'être spontanément pris en charge par les autres afin de leur faire comprendre qu'ils étaient capables d'aller plus loin, pour peu qu'ils arrêtent de faire étalage de leur détresse et se concentrent sur l'objectif.
Cet épisode marquant nous a fait réfléchir sur nos capacités et sur l'importance cruciale de la volonté. En effet, ceux qui ne réussirent pas à tenir le rythme éprouvant de cette séance furent justement ceux qui partaient vaincus, adoptaient un état d'esprit défaitiste et se focalisaient sur leur malheur, au lieu de reprendre à leur compte cette chance qui nous était donnée d'aller au bout de nous-mêmes comme je l'ai fait. Car malgré la douleur physique, j'ai décidé de profiter de cette séance pour améliorer encore un peu plus mes capacités, et c'est ainsi que je n'en n'ai absolument pas souffert.

L'importance du mental s'est également révélée sur la piste d'audace, d'abord dans le camp de Coëtquidan puis au Fort de Penthièvre. À l'inverse du parcours d'obstacles axé sur la performance brute, la piste d'audace n'est pas basée sur les capacités physiques. Quelques agrès requièrent, il est vrai, une forme satisfaisante, mais les autres sont plutôt des défis audacieux lancés à nos peurs les plus primaires. Faire face à la hantise instinctive du vide fut ma principale gageure. Non que je sois particulièrement lâche, en tout cas pas plus que la moyenne, mais se lancer face au vide est terriblement éprouvant pour celui qui n'a jamais essayé.
L'instructeur de Penthièvre nous assura que personne n'était jamais tombé en effectuant le « saut de puce » et c'est ainsi que, me portant volontaire malgré mon appréhension, je fus un des premiers à m'élancer avant de chuter lourdement à la réception. Heureusement, je me rattrapai à la plateforme et réussi à remonter à la force de mes bras devant mes camarades inquiétés par cet incident spectaculaire.
Le passage à l'« asperge » ne fut pas moins pénible. Mes craintes étaient irrationnelles mais il fut difficile de me raisonner face à la sourde terreur qui m'envahit les tripes à l'idée de me jeter énergiquement au dessus du vide. C'est néanmoins en prenant conscience de la stupidité de mes inquiétudes que je me lançai, cette fois sans anicroche. J'accomplis ensuite un sans-faute au déroulé complet de la piste d'audace, fort de mon expérience nouvellement acquise dans la gestion des situations de surplomb. Je gagnai ainsi le respect de mon chef de section qui me savait peu à l'aise avec la hauteur et qui jamais ne perdit foi en mes capacités.

Un autre enseignement du stage au Fort de Penthièvre fut l'importance du travail en équipe. La « piste jaune », paroxysme de la difficulté, point culminant de notre séjour sur l'isthme menant à Quiberon, ne s'affronte qu'à plusieurs en combinant intelligence de situation et habileté hors norme. Dotés d'un chef de groupe aux qualités humaines inébranlables, nous fîmes face à tous les agrès avec autant de férocité que de succès. Je retiens particulièrement le mur incliné, qui nous amena à repousser nos limites notamment au niveau des épaules. Étant d'une nature très agile, je m'appuyai sur mes camarades pour me hisser au sommet et les aider à me rejoindre au son de nos fiévreuses clameurs.
Souvent, le collectif est le seul recours et il faut alors faire appel à son prochain pour construire une solution efficace qui utilise les compétences de chacun, de sorte à annihiler nos faiblesses par l'émergence d'une force commune. Cette piqûre de rappel me sembla spécialement judicieuse pour que nous ne nous laissions pas enfermer dans nos individualités, qui ont tendance à s'exacerber dans la préparation du concours d'entrée à l'École.

Le dernier épisode mémorable du stage d'initiation commando, décidément riche en émotions, fut la mission que nous effectuâmes sous un orage tonitruant. Nous devions évoluer sur plusieurs kilomètres en ambiance discrétion, alors que le ciel déversait des torrents de colère et que la foudre toujours plus redoutable se rapprochait pernicieusement de nos équipements métalliques, comme pour nous rappeler l'éphémérité de nos vies. La situation n'étant pas suffisamment périlleuse, nous brancardions un camarade bien loin de compter parmi les plus légers de notre section tandis que l'eau noyait sa civière et lestait nos épaules, nous qui progressions valeureusement contre l'adversité du terrain se jouant de nous et de notre épouvante. Devant les pleurs de certains camarades dont les larmes se mélangeaient avec la pluie poisseuse du Morbihan, je décidai d'apporter un soutien moral décisif au groupe et l'encourageai à persévérer ainsi qu'à refuser de se laisser impressionner par la démonstration de force des cumulonimbus capillatus fulminant leurs dards lumineux sur les traces de nos pas. C'est ainsi qu'après de longues heures de marche éreintante, nous parvînmes à achever l'épreuve la tête haute mais détrempée, suscitant l'immense fierté de notre chef de section.

Mon passage aux écoles me permit également de travailler ma rusticité dont j'ai déjà expliqué qu'elle n'était, chez moi, pas innée. Ainsi, les séjours sur le terrain dans des conditions difficiles furent efficaces pour augmenter mon seuil de tolérance et me faire renouer avec la terre. En effet, le bivouac symbolise à mon sens un certain retour aux racines qu'il est important de protéger à l'époque de la transformation la plus radicale de nos modes de vie. Tolérer un quotidien plus rustique permet de se rapprocher de nos ancêtres et de retrouver d'une certaine façon la simplicité originelle de la vie. Les conditions climatiques furent par contre plus douces qu'à Penthièvre et le froid moins mordant que nous l'espérions, tempérant ainsi la difficulté.
Néanmoins, la promiscuité et la vie en collectivité poussée à son paroxysme ont été autant de points qui m'ont appris beaucoup sur moi-même et sur la nature humaine. J'ai redécouvert certains de mes camarades dans ces conditions de vie champêtres, et j'ai pu nouer des liens différents avec certains d'entre eux. Après quelques jours de bivouac, j'ai senti l'ampleur des progrès que j'avais accompli en si peu de temps. Je n'étais plus gêné par la cohabitation et prenais même goût à cette intimité partagée. Je fus ravis de découvrir que l'ensemble de la section accomplissait les mêmes avancées et que nous nous adaptions presque au même rythme à ce mode de vie primitif. C'est à peine si je ressentais le froid, qui effleurait à présent ma peau sans me mordre.

Le second terrain se prépara donc dans la sérénité. Mon binôme et moi décidâmes d'accroître la difficulté en troquant notre tente pour un simple sur-toît, à l'inverse de la majorité de nos camarades plus sensibles aux conditions climatiques. Nous étions cette fois-ci en section et dûmes faire face à une terrible vague polaire qui épousa sournoisement la forêt. Le premier soir, je décidai d'organiser la recherche de bois sec afin d'allumer un feu pour réchauffer notre moral un peu en berne et permettre à ceux chargés de veiller sur le camp de survivre à la nuit sibérienne. Je me portai d'ailleurs immédiatement volontaire pour assurer un tour de garde nocturne.

Cette séquence éprouvante se conclut sur le « parcours Guyane », épopée chevaleresque à travers la boue. L'excellente cohésion de la section pendant l'épreuve nous galvanisa et nous vînmes à bout des tranchées remplies de fange, en faisant l'effort de rester en mesure de combattre. Notre chef de section avait scénarisé avec précision diverses attaques sur le convoi qui nécessitèrent notre plus grande vigilance, malgré la vase qui se faufilait insidieusement dans nos vêtements et nos armes. J'aidai enfin notre adjudant à se départir de la boue en dirigeant l'excavation de la tourbe qui le ceinturait, suscitant sa profonde reconnaissance.
Ces épisodes ruraux m'apprirent beaucoup sur moi-même et notamment sur mes grandes capacités d'adaptation. Je pris goût à ce mode de vie et son abandon fut un regret.

Le 4e bataillon fut également invité à assister à la remise des sabres et casoars de l'École Militaire Inter-Armes (EMIA) et de l'ESM. Je ne pus malheureusement y assister, me portant volontaire pour faire partie de l'Élément d'Intervention Unique ce jour-là afin de laisser mes camarades profiter de cet événement. En effet, une valeur cardinale de l'engagement que je pus découvrir et faire mienne fut l'abnégation ; accepter de se sacrifier sans attendre de contrepartie. Je décidai donc de participer à la sécurité du camp et des familles invitées plutôt que d'assister à cette belle cérémonie, extrêmement symbolique pour les élèves des Écoles.
Enfin, le 2S, à savoir la commémoration de la Bataille d'Austerlitz, fut un grand moment de liesse collective qui nous permit de sympathiser avec les élèves des écoles autour d'une bataille bon enfant empreinte du souvenir des troupes napoléoniennes qui conduisirent la France à la victoire. 

Le baptême de la promotion me semble suffisamment emblématique pour clore avec honneur le chapitre Coëtquidan. Cette cérémonie bouleversante pendant laquelle nous nous fîmes adouber fut la consécration de notre formation. Ne connaissant pas d'officier, je dus me résoudre à être parrainé par un ancien. J'eus la grande joie de l'être par une admirable aspirante qui avait fait montre de toutes ses qualités humaines et militaires. Après tant d'épreuves, la sensation poignante de devenir officier avec toutes les responsabilités imposées par ce nouveau rôle brûla nos cœurs et nos genoux. Nous chantâmes avec fierté notre magnifique ode en l'honneur de notre parrain de promotion, provoquant des frémissements d'émotion dans le public, avant de défiler magistralement sur la cour Rivoli en suscitant la folle admiration de nos familles émerveillées. Le bal qui suivit fut réjouissant et parfaitement à la hauteur de cette cérémonie qui éblouit comme rarement les saint-cyriens, pourtant peu susceptibles de complaisance.

jeudi 12 janvier 2012

Les enfants de lesbiennes s'en sortent aussi bien que les autres

On apprenait l'année dernière sur NewScientist que « les enfants de lesbiennes surpassent les autres aux tests académiques et sociaux, selon les résultats de la plus longue étude sur les familles homoparentales », réalisée aux États-Unis et dont les résultats venaient d'être rendus publics.

Les enfants, ayant été élevés par des couples de femmes, ont été interrogés à 10 et à 17 ans, et sont tous issus d'une insémination artificielle. L'étude a été publiée dans Pediatrics, qui d'après Wikipedia est « le journal le plus cité dans le domaine de la pédiatrie et possède le deuxième facteur d'impact le plus haut parmi tous les journaux pédiatriques », pour ceux qui seraient tentés de remettre en cause sa crédibilité.
L'échantillon est réduit mais n'est pas négligeable, car c'est quand même 78 foyers qui ont été suivis par les scientifiques (avec un groupe de contrôle de 93 familles hétéroparentales de mêmes situations) depuis la naissance des bébés (entre 1986 et 1992). L'échantillon n'est pas hasardisé car les couples homoparentaux se cachaient encore quand l'étude a commencé : elle a donc du se baser sur le volontariat. 17 ans plus tard, les résultats permettent néanmoins de dégager des tendances.

samedi 7 janvier 2012

Il n'y a pas que la bourse qui chute


Il n'y a pas que la bourse qui chute...
Il n'y a pas que les capitaux qui fuient...
8 millions de pauvres en France.
55 millions de témoins.
Ne soyons pas complices.
2012 doit être l'année du changement.