lundi 14 octobre 2013

La crise du français


Crise de mots, notre langue s'alanguit. Le français s'effrite en France, et le Québec est finalement le dernier bastion de la résistance. De notre côté de l'Atlantique, les anglicismes triomphent dans les médias, les conversations et même les cours magistraux, sans que personne n'y trouve à redire. C'est plus cool et plus hype d'employer des mots un peu trendy. On saurait le dire autrement mais après tout, pourquoi défendre cette langue qui décline sous les assauts de la mondialisation ? On la malmène avec ingratitude en l'espérant suffisamment solide pour résister aux coups de burins qu'on lui inflige jour après jour. Le législateur a abandonné sa protection depuis bien des années, la priorité est ailleurs, mais c'est le français qu'on assassine par négligence. Les slogans fleurissent en anglais tandis que leurs traductions sont camouflées à la verticale le long des astérisques, et personne ne s'offusque de voir un pan majeur de notre culture et de notre identité se faire progressivement engloutir par l'hégémonie mondialisée de la nouvelle langue commune.

C'est inéluctable, clament les indifférents, seuls les réactionnaires font de la résistance ! Le français n'a plus grand sens à l'heure de l'omniprésence des échanges internationaux qui ne font aucun cas de son existence, d'ailleurs, seuls ces vieillards de l'Académie y tiennent encore.
Néanmoins, si le développement de l'anglais dans notre société − que plus personne ne refuse − est inéluctable, l'humain est polyglotte et rien n'exige la désagrégation d'une langue pour en parler une deuxième. Protéger la notre ne nécessite pas d'écarter la pratique, ailleurs et quand le contexte s'y prête, d'autres idiomes plus universels. Reconnaitre l'utilité et la légitimité de l'anglais ne peut se faire au détriment du français, constitutif de notre identité et incroyable héritage de notre histoire.

Le protéger ? C'est absurde, clament les mondialistes, une langue évolue et le français serait bien inspiré de faire de même plutôt que de tenter de se réfugier dans son Littré.
Mais évoluer en assimilant des mots anglais superfétatoires, c'est régresser. Évoluer en dispatchant alors que les francophones répartissent depuis des siècles n'apporte rien au discours mais sape méthodiquement la richesse de notre vocabulaire pour le seul bénéfice égoïste de paraitre, à tort, dans le vent. Refuser de parler de premier job en lieu et place du premier emploi n'est pas le marqueur d'un terrifiant fanatisme, et devrait au contraire rester une évidence tant l'usage de l'anglais dans ce contexte fait peu de sens. Travail, métier, boulot, poste, le français dispose de toutes les nuances nécessaires pour exprimer finement la notion, et pourtant les intervenants ne craignent plus de plonger avec enthousiasme dans l'océan des anglicismes surréalistes. Nous devons relever des challenges mais jamais de défi, organiser des briefings au lieu de réunions, dans lesquels on donnera des pitchs plutôt que des discours ou des résumés et qui verront la création de taskforces au lieu d'équipes, qui elles-mêmes fourniront des feedbacks car les retours n'ont plus la côte, avant de checker que tout a été vérifié et de rechercher des sponsors sans doute plus généreux que les parrains ou les mécènes. Les professeurs parlent de leurs slides en laissant planches et diapos dans le placard des mots que l'on n'ose plus prononcer sans bien savoir pourquoi, les commentateurs sportifs nous vantent les mérites de tel ou tel coach pas encore lassé d'entraîner son team, les sites de vente à distance nous invitent à parcourir leurs shops bien achalandés. Peu s'émeuvent du ridicule de ces emprunts qui disposent tous d'équivalents parfaitement éprouvés, ni des dommages que cette intrusion du franglais dans notre quotidien provoque sur notre vocabulaire.

Un vocabulaire obsolète, clament les technophiles, le monde évolue et seul l'anglais suit la tendance.
Bien entendu, le bouleversement radical de nos modes de vie et du monde qui nous entoure se traduit par une révolution lexicale, source de nouveaux défis pour les langues qui doivent s'y adapter. Quelques académiciens tentent bien de proposer de nouvelles expressions, mais c'est un combat qui ne se mène pas seul. La fronde menée par les médias et les internautes contre les propositions de l'Académie − dont l'honnêteté nous pousse à reconnaitre qu'elle ne fut pas toujours très inspirée, cibles faciles de l'ironie mordante dont sont friands les citoyens du XXIe siècle, a réduit à néant des efforts pourtant valeureux. S'il est facile de tourner en ridicule l'apparition du « babillardage » pour évoquer les discussions instantanées, l'exemple emblématique de l'ordinateur (terme créé par IBM France en 1955) prouve que de nouveaux mots en apparence incongrus peuvent être adoptés, si la société accepte d'en faire l'effort et d'abandonner sa défiance instinctive à l'égard de la défense d'une de nos composantes culturelles. Or il devient difficile de faire reposer sur cette entité de plus en plus diversifiée une telle responsabilité, qui requiert une volonté commune et affirmée de préserver notre langue.

En effet, la multiplication des publicités et des enseignes en anglais conduit à l'appauvrissement du français, étiqueté implicitement comme vernaculaire par des publicitaires avides de culture américanisée, et à la sape de son statut de joyau culturel. La ringardisation progressive de notre idiome est encouragée par l'œuvre méthodique des agences de communication qui ont fait de la recherche d'un slogan en anglais la condition sine qua non d'une campagne réussie, persuadées qu'il s'agira d'une recette imparable pour séduire le consommateur influençable. Quick loue l'effet « pepper » de son nouveau hamburger au poivre, Orange dépense des centaines de milliers d'euros pour répandre ses « open » sur fond noir, Nissan nous propose des voitures « urbanproof » et Samsung des téléphones « designed for humans », Philips vante son « sense and simplicity », Go Sport fidélise ses clients avec sa carte « FeelGood », la SCNF et Monoprix avec la carte « S'Miles », SFR commercialise des forfaits « Connect », « MyTF1 » permet de regarder la première chaine en live (pas en direct) tandis que M6 diffuse « The Voice » et que NRJ est la radio « hit music only ». L'ensemble de ces organismes nous invite à « liker » leur page Facebook bien que l'entreprise de Mark Zuckerberg l'ait transformé en « j'aime » il y a quelques années. La surenchère de l'anglicisme contamine la sphère publique en étant parfaitement déconnectée de toute réalité, si ce n'est la volonté acharnée de vouloir se positionner dans l'air du temps quitte à fixer la direction dans laquelle le vent souffle.
Comment demander à la société de défendre le français pendant que la vie publique − publicité, médias, enseignement, … − s'acharne à déconstruire méthodiquement son statut et organise, pas par pas, sa désacralisation ?

Le législateur est à présent le dernier à pouvoir enrayer ce déclin. La loi Toubon de 1994, en partie censurée par le Conseil Constitutionnel suite à un recours politique plus qu'idéologique de l'opposition, défendait un certain nombre d'idées majeures pour protéger notre langue. Son esprit mériterait d'inspirer un nouveau texte plus à même de préserver efficacement l'utilisation du français, en imposant son usage lorsque les termes adéquats sont disponibles. Pas par « regret d’une France défunte, imposant sa langue par sa puissance coloniale, impériale, diplomatique, économique » comme le dénonçait avec virulence Edwy Plenel à l'époque, mais simplement parce que le français est une des clefs de voûte de notre culture et de notre patrimoine, qui doit être protégé au même titre.
L'exemple de la loi 101 au Québec permet de jauger l'efficacité de telles mesures. Entre autres dispositions, elle a notamment permis de redonner un visage francophone à Montréal ces dernières décennies. Malgré des régressions récentes (qui ont poussé la nouvelle première ministre Pauline Marois à annoncer sa réforme), les villes québécoises ont retrouvé des devantures et des publicités en français, qui contribuent à préserver la place de notre langue dans l'espace public et dans la société. Les « cafés Starbucks » et autres « Poulet Frit Kentucky » font partie intégrante du paysage, sans que les enseignes ni les consommateurs ne soient lésés d'une quelconque façon. En revanche, la population est bien moins soumise à l'anglicisation de son milieu de vie et préserve de façon beaucoup plus naturelle l'utilisation du français.

Il serait judicieux de se poser les mêmes questions au sein de nos frontières et de réfléchir aux réponses concrètes qui pourraient leur être apportées. La désagrégation de notre langue, qui finirait par devenir un appendice marginal de l'anglais alors qu'elle influença au moyen-âge près d'un tiers de son vocabulaire, n'est pas une fatalité.
En attendant, il est aisé de peser ses mots, sans sombrer dans la caricature, plutôt que d'emprunter par commodité et banalité un vocabulaire anglais inapproprié. Les équivalents, nombreux, ne demandent qu'à être dépoussiérés par leur bon emploi. Entendez-les !

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